Le métier de meunier (XVᵉ – XIXᵉ siècles)

Introduction

Pilier de l’économie rurale, le meunier transforme le grain en farine — aliment de base de l’Ancien Régime jusqu’à la Révolution industrielle. Entre le XVe siècle, où le moulin banal symbolise encore la dépendance seigneuriale, et le XIXe siècle, marqué par la mécanisation et l’essor des minoteries à cylindres, le métier évolue profondément. Traçons ici son organisation, ses techniques, ses spécificités régionales, ainsi que les pistes de recherche généalogiques pour retrouver un ancêtre meunier.


Organisation du métier

Parcours de formation

  • Apprentissage familial : la grande majorité des meuniers sont fils ou gendres de meuniers.
  • Apprentissage contractuel : actes notariés (AD, série E) mentionnent l’apprentissage d’un garçon meunier (durée : 3 ans environ).
  • Corporations & confréries :
    • Paris : Communauté des Meuniers, Fariniers & Marchands de farine (statuts confirmés : 1656, réformés : 1673).
    • Provinces : confréries placées sous le patronage de sainte Catherine ou saint Honoré.
  • Après 1791 : abolition des jurandes (loi Le Chapelier) ⇒ libre installation mais soumise à police des moulins.

Lieux d’exercice

Type de moulinÉnergieImplantation typiquePériode de prédominance
Moulin à eauForce hydrauliqueRivières, biefs, canauxXVᵉ–XIXᵉ (majoritaire)
Moulin à vent (tour, pivot)ÉolienneZones ventées (Artois, Charente, Vendée)XVIᵉ–XIXᵉ
Moulin à maréeFlux/reflux maritimeCôtes bretonnes, CharenteXVᵉ–XVIIIᵉ
Moulin à sangForce animaleDomaines seigneuriaux, villesXVᵉ–XVIIᵉ (résiduel)
Minoterie à vapeur puis électriqueVapeur / électricitéVilles, gares1840‑‑1900

Fréquence : avec plus de 60 000 moulins en France vers 1800, le métier est omniprésent. La densité varie : 1 moulin/15 km² dans le Massif Central contre 1/50 km² en Provence.

Vocables et variantes régionales

molinarius (latin médiéval), molier, moulier, farinier, tournier, meunié (Wallonie), banquier (Poitou : meunier de moulin banal).


Matériel et techniques

Matériel de base

  • Couple de meules : dormante (inférieure) & tournante (supérieure) en silex de La Ferté‑sous‑Jouarre.
  • Anille : pièce de fer traversant la tournante.
  • Rouet & lanterne : engrenages bois/fer transmettant l’énergie.
  • Blutoir : tamis rotatif séparant les moutures.
  • Outillage portatif : trusquin, herminette, truelle à redresser, balance Roberval.

Techniques de mouture

  1. Réglage de la levée (écartement des meules).
  2. Trempure : humidification préalable du blé.
  3. Broyage → Convertissage → Blutage (séparation).
  4. Elaboration des issues : son, recoupes, remoulage.

Innovations (chronologie)

DateInventionImpact
v. 1500Engrenages à dents de ferRendement +15 %
1769Turbine horizontale BélidorMoulins de montagne
1786Régulateur de vitesse F. PronyDébit plus régulier
1834Moulin Perronet à cylindres (Alsace)Rupture technologique
1850‑70Vapeur > 25 chNaissance des grandes minoteries
1880Système Hungérien (cylindres d’acier + plansichter)Farines « blanches » à haute extraction

Journée type d’un meunier (vers 1780)

  • 04 h 30  : Ouverture des vannes, contrôle du débit
  • 05 h 00  : Début de mouture, affûtage rapide (coltinage)
  • 07 h 00  : Passage du boulanger pour la première levée
  • 11 h 00  : Entretien du rouet, graissage
  • 14 h 00  : Accueil des paysans, pesée des sacs (droit de moudre à part)
  • 17 h 00  : Comptage des mailles (part du meunier, 1/16 ‑ 1/24 du grain)
  • 18 h 30  : Fermeture, nettoyage, vérification du bief
  • Hors saison : sciage de bois ou huilerie (activité complémentaire).

Réglementation & fiscalité (repères)

AnnéeTexte ou usageEffet pour le meunier
< 1789Banalité : obligation pour les tenanciers d’utiliser le moulin seigneurialLoyer (cens) ou quote‑part sur mouture
1517, 1566Ordonnance sur les Eaux & ForêtsPolice des cours d’eau, obligation d’échelle à poissons
1673Réformation des statuts de la Communauté des meuniers de ParisExamen de maîtrise, jurande
04 août 1789Abolition des droits féodauxFin de la banalité
30 mai 1810Loi sur les établissements classésAutorisation préfectorale, registre de sûreté
1816‑1863Impôt sur les farines (droit de mouture)Redevance au fisc (contrôle, série 1Q)
1866Loi sur la Police des eauxEntretien des biefs, hauteur des seuils limitée
1887Code rural (art. 97‑103)Sécurité des travailleurs & hygiène des minoteries

Clientèles

  • Boulangeries urbaines (contrats annuels, paiements en écus puis en francs).
  • Petite paysannerie : mouture à façon contre molettes.
  • Armée et marine : adjudications provinciales (SHD, sous‑série 4 C).
  • Tiers‑métiers : huileries, papeteries achetant son et balles.

Spécificités régionales & contextuelles

Région / contexteParticularité
Bretagne littoraleMoulins à marée → production mixte farine/tan
Roussillon, ProvenceMoulins à vent dite tour en pierre (faible réseau hydraulique)
Massif Central & JuraMoulins pendus sur ruisseaux à fort dénivelé ; turbine Bélidor
Île‑de‑FranceConcentration de moulins à vent « moulin‑pompe » pour irrigation
Armées napoléoniennesMoulins portatifs (Brevet Ch. Dupuy, 1806) pour bivouacs
Colonies antillaisesMeunerie intégrée aux sucreries (cannes plutôt que blé)

Conseils de recherches dans les archives

PisteDépôt & sérieContenu
Contrats d’apprentissage, baux de moulinAD : série E (notaires)Noms des maîtres, conditions, signatures
Procès‑verbaux de crues & litiges hydrauliquesAD : série B (bailliages), série S (Ponts & Chaussées)Plans de moulins, expertises de dégâts
Cadastre napoléonien & états de sectionsAD : 3 PLocalisation précise, toponymie « Le Moulin »
Matrices cadastrales, matrices foncièresAD : 1 Q/3 PPropriétaires 1809‑1914
Permis d’établissement & déclarations 1810AD : série S/IVPuissance, machines, effectifs
Registres de banalité & terriersAD : séries C & GRentes, droit de mouture
Recensements, tables de populationAD : 6 MProfession déclarée « meunier », adresse
Archives militairesSHD : sous‑séries YS & GR 4 CMarchés de farine, moulins des places fortes
Cartes et plansAN : série F/14, BnF GallicaPlans 1/5000e, cartes de Cassini – Geoportail.gouv.fr

🔎 Astuce paléographique : Les meuniers signent souvent « (Me) » en abrégé ; surveiller la présence d’un petit dessin de meule ou d’un fer de moulin dans la marge.


Sources & ressources

Ouvrages et articles

  • François Sigaut, Techniques du moulin à eau, CNRS, 1988.
  • Jean‑Claude Chevalier, Meuniers et moulins de France, Ouest‑Éditions, 1995.
  • Gérard Thevenin, Les moulins du Moyen Âge, Errance, 2007.
  • Daniel Bernard, La minoterie industrielle (1840‑1914), PUR, 2012.
  • Revue Moulins de France, Fédération Française des Associations de Moulins (FFAM).

Bases de données et archives en ligne

Musées et centres d’interprétation


Conclusion

Du simple moulin banal au complexe de minoterie à cylindres, le métier de meunier accompagne l’histoire de l’alimentation française et révèle la maîtrise progressive de l’énergie. Pour le généalogiste, il offre une abondance de traces — contrats, cartes, litiges hydrauliques — qui éclairent l’ancrage local d’une famille sur plusieurs siècles. En suivant les pistes d’archives ci‑dessus, il devient possible de replacer son ancêtre meunier dans le paysage économique et technique de son temps.


Ressources

  • AD 77 – Inventaire de la série S : Ponts & Chaussées, moulins (consult. 2025‑07‑20)
  • Base Mérimée : fiche PA00087054 (Moulin d’Ocqueville)
  • FFAM – Fédération Française des Associations de Moulins : dossiers techniques
  • Gallica : Plan d’un moulin à vent (BnF, GE CC‑5087)
  • Inventaire du patrimoine Normand : Dossier Moulin à marée de Vains (2024)