Le métier d’allumettier(e) (fabricant d’allumettes)
Introduction
De la simple baguette de bois soufrée vendue sur les marchés du Grand Siècle aux boîtes d’allumettes de sureté industrielles diffusées dans toute l’Europe à la Belle Époque, le métier d’allumettier a profondément évolué entre le XVIIᵉ et le début du XXᵉ siècle. D’artisan de quartier il devient ouvrier d’usine, avant d’être absorbé par le monopole d’État instauré en 1872. Pour le généalogiste, la profession offre un terrain d’enquête riche : sources fiscales spécifiques, archives d’entreprises aujourd’hui conservées et abondante iconographie sociale (photographies d’atelier, affiches, cartes postales).
Organisation du métier
Formation et accès à la maîtrise
- Ancien Régime : l’allumettier relève des communautés d’arts et métiers de la chandellerie et doit présenter un chef‑d’œuvre (boîtes « de démonstration » finement gainées de papier marbré).
- Après 1791 : suppression des corporations, ouverture de petits ateliers familiaux. On recense dans les recensements de population des « fabricants d’allumettes de soufre », souvent confondus avec les ciriers.
- Ère industrielle (après 1830) : apparition de manufactures telles que la Manufacture de la Trélazé (Maine‑et‑Loire), la Manufacture française d’allumettes chimiques de Pantin (future usine n° 1 de la Régie), la Manufacture d’Aubervilliers (usine n° 2), ou encore la Manufacture de Saint‑Claude (Jura). L’ouvrier y est recruté sans apprentissage long ; un contremaître transmet les gestes de trempage.
Sociologie & répartition
Le métier reste modeste en effectifs (quelques centaines de maîtres sous Louis XIV), devient très courant dans les villes ouvrières après 1850 et emploie massivement de la main‑d’œuvre féminine (les célèbres « allumettières » de Pantin).
Appellations rencontrées dans les sources
Alumettier, allumettier de soufre, allumettier‑cartonnier, briqueteur d’allumettes, alumetteur, luciferrier, maker of matches (archives consulaires anglaises).
Matériel et techniques

Outils et équipements
| Outil | Fonction | Période d’usage |
|---|---|---|
| Plane ou couteau à brins | Débiter les éclisses de peuplier | XVIIᵉ‑XVIIIᵉ s. |
| Bac à soufre | Tremper le bois dans un mélange de soufre fondu et de salpêtre | Jusqu’aux années 1830 |
| Trempeuse mécanique | Immersion simultanée de milliers de tiges dans la pâte phosphorée | Après 1855 |
| Machine à découper et boîteuse | Automatiser découpe & conditionnement | Après 1880 |
| Hotte de tirage | Captation des vapeurs de phosphore blanc | Après 1892 |
Procédés
- Soufrage traditionnel : l’allumette est allumée par la braise ou la bougie.
- Invention de la lucifère (John Walker 1827 ; Charles Sauria 1831) : ajout de phosphore blanc (inflammation par frottement).
- Allumette de sûreté (Gustaf Lundström 1844, diffusée en France vers 1855) : phosphore rouge séparé sur la boîte.
- Procédé Sécurité (Loi du 30 décembre 1906) : interdiction du phosphore blanc, généralisation du phosphore rouge.
Innovations marquantes
- 1852 : brevet Frédéric Küppers – trempe mécanique.
- 1866 : premier conditionnement en boîtes cartonnées lithographiées.
- 1900 : filtres d’aspiration pour limiter la mâchoire phossy.
Journée type (usine, 1890)
| Heure | Tâche | Observations sociales |
|---|---|---|
| 5 h 30 | Sirène, pointage | Ouvrières âgées de 13 ans minimum (loi 1892) |
| 6 h‑9 h | Sciage des planchettes & premier passage à la trempe | Ambiance saturée de vapeurs toxiques |
| 9 h‑9 h 30 | « Casse‑croûte » sur place | Pain‐fromage, soupe amenée de chez soi |
| 9 h 30‑12 h | Second trempage + séchage en étuve | Risque d’incendie élevé |
| 12 h‑14 h | Pause méridienne (non payée) | Souvent utilisée pour des travaux de boîtage à domicile |
| 14 h‑18 h | Mise en boîtes, collage d’étiquettes, mise en caisses | Productivité contrôlée par un pointeur |
| 18 h‑18 h 30 | Nettoyage du poste | Se laver à l’eau de chaux pour neutraliser le phosphore |
Réglementation & fiscalité
- 1673 – Règlements de la communauté des ciriers‑allumettiers (Paris).
- 1791 – Loi Le Chapelier : suppression des corporations.
- **27 juin 1872 – **Loi instituant le monopole des allumettes pour financer l’indemnité de guerre : fermeture des ateliers privés, création de la Régie des Allumettes.
- Décret du 22 février 1892 : hygiène et sécurité dans les ateliers utilisant le phosphore.
- Loi du 30 décembre 1906 : interdiction totale du phosphore blanc ; fiscalité réduite sur les allumettes de sûreté.
- 1926 : naissance de la SEITA (mais hors périmètre chronologique de l’article).
Clientèles
- Ménages urbains et ruraux : éclairage, cuisine, poêles.
- Armée & Marine : distribution de briquets‐allumettes dans les rationnements (guerres napoléoniennes, 1870).
- Métiers itinérants : colporteurs, compagnons, garde‑chasse.
- Exportations : Maghreb, Indochine après 1880 via la Compagnie française des allumettes chimiques (CFAC).
Spécificités régionales & variantes
- Île‑de‑France : grandes usines de la Manufacture française d’allumettes chimiques de Pantin (usine n° 1) et de la Manufacture d’allumettes d’Aubervilliers (usine n° 2) – effectifs combinés supérieurs à 900 ouvriers en 1890.
- Franche‑Comté / Jura : tradition du travail du bois, petites scieries fournissant les splines d’épicéa.
- Val de Loire (Dreux) : production artisanale persistante jusque vers 1850.
- Ville / Campagne : en campagne, la fabrication reste saisonnière et familiale ; en ville, mécanisation et division du travail.
- Armées : allumettes « à amorces » imperméables pour troupes coloniales (brevet 1898).
Conseils de recherches dans les archives
| Type de source | Dépôt / Série | Période & contenu |
|---|---|---|
| Registres de maîtrise & statuts | Archives nationales, série Y (jurandes) ; Archives départementales série B | XVIIᵉ‑XVIIIᵉ s. : noms des maîtres, apprentis |
| Patentes & tables de patente | AD – Série C puis 2 C | 1791‑1872 : localisation des petits ateliers |
| Dossiers d’usines | AN, F/12/ | Rapports d’inspection, plans des ateliers, accidents |
| Personnel de la Régie | Centre des archives économiques et financières (Bercy) : fonds SEITA (cotes 25 AQ) | 1872‑1914 : états signalétiques, dossiers mécaux |
| Presse & lithographies | Gallica (BnF) | Faits divers d’incendie, grèves (Pantin 1895) |
Ressources (bibliographie & sources en ligne)
- Paul Reymond, Dictionnaire des vieux métiers, Brocéliande 1995.
- Jean‑Michel Derex, La petite flamme : histoire de l’allumette, CNRS Éditions 2000.
- Archives nationales, série F/12 – **Industries diverses : Allumettes : inventaire numérique.
- Centre des archives économiques et financières – Fonds SEITA (25 AQ).
- Gallica (BnF) – Fonds iconographique **Les Allumettières de Pantin : https://gallica.bnf.fr
- Musée de la SEITA (Paris) : objets, machines, photographies.
- Site Lestracesdevosancetres – Les métiers de vos ancêtres : notice « Allumettier ».
Pour aller plus loin
- Jean‑Pierre Azéma, Les Allumettières de Pantin : travail féminin et luttes sociales, L’Harmattan 2015.
- Visite du Musée du Feu et des Allumettes (Ilsenburg, Allemagne) – comparative European context.
- Base de données BREVET (INPI) : brevets d’invention relatifs aux allumettes (1824‑1910).
Conclusion
Symbole de la modernité domestique, l’allumette a façonné un métier qui, de l’artisanat confidentiel à la grande industrie, reflète la transition économique et sociale de la France pré‑industrielle à la France de la Belle Époque. Pour les généalogistes, suivre les pas d’un allumettier, c’est parcourir registres de maîtrise, archives fiscales et dossiers d’usine : autant de sources qui éclairent – comme une flamme – la vie quotidienne de nos aïeux.
