Fermier, Paysan au XVIIe siècle

Introduction

Durant tout le XVII\u202fe siècle, plus de 80 % de la population du royaume de France vit de la terre. Qu’il soit laboureur, fermier, métayer ou manouvrier, le paysan forme l’ossature de l’économie et, par ses redevances, finance la monarchie comme l’Église. Comprendre son métier est donc essentiel pour reconstituer la vie quotidienne de nos ancêtres et replacer leurs actes (contrat de mariage, terrier, reconnaissance) dans leur véritable contexte.

Organisation du métier

Parcours de formation

Le savoir‑faire agricole s’acquiert d’abord par transmission familiale : un enfant est mis en apprentissage chez ses parents dès 7‑8 ans (gardiennage, menues corvées) avant de manier araire et charrue vers 14 ans. Les plus aisés peuvent effectuer un tour de pratiques dans une paroisse voisine pour apprendre de nouvelles méthodes (vignes en Guyenne, culture du chanvre en Anjou).

Confréries, communautés & réseaux d’entraide

S’il n’existe pas de corporation royale comparable à celles des artisans, chaque village possède une communauté d’habitants chargée de répartir la taille et d’entretenir les chemins. Des confréries religieuses (Saint‑Blaise pour les laboureurs, Saint‑Vincent pour les vignerons) jouent un rôle mutualiste : assistance en cas de perte de bœuf, crédit pour acheter une charrue.

Lieux d’exercice

  • Plaine céréalière du Bassin parisien : grandes exploitations (>40 ha) tenues en ferme.
  • Midi toulousain & Languedoc : domination du métayage, culture diversifiée (céréales, pastel, vigne).
  • Provinces montagneuses (Alpes, Auvergne) : polyculture vivrière, estivage du bétail.

Fréquence & poids démographique

Le métier est universel : même dans les villes, de nombreux habitants cultivent un clos alentour. Les rôles de taille de 1664 montrent ~2 paysans pour 1 artisan à Chartres, et jusqu’à 9 pour 1 en Bourbonnais.

Vocabulaire & variantes régionales

AppellationProvinceNuance
LaboureurÎle‑de‑France, NormandiePossède attelage complet & charrue
CultivateurAlsace (après 1685)Terme d’influence germanique
FermierPartoutExploite moyennant un bail à ferme (loyer fixe)
Métayer / Colonn partiaireSud‑OuestPartage récolte & semence
Bordier / ClosierOuestPetit tenancier (<10 ha)

Matériel & techniques

Matériels principaux

  • Charrue à avant‑train (Bassin parisien) ou araire (massif central) : labour.
  • Herse à dents de fer : recouvre semis, casse les mottes.
  • Faucille & faux : moisson & fenaison.
  • Fléau : battage du blé.
  • Hâches, doloire, chausse‑bêche : défrichements.
  • Charrette à quatre roues : transport des gerbes.

Techniques culturales

  1. Assolement triennal (blé d’hiver → culture de printemps → jachère pâturée).
  2. Engraissement par pacage : troupeaux fument la jachère.
  3. Précision des semis : semeur à main mesurée, 3 boisseaux/arpent.
  4. Sélection semencière : mise à part des plus beaux épis (premiers rudiments d’amélioration variétale).

Innovations notables (1600‑1700)

DateInnovationRégionImpact
c. 1630Charrue limoneuse à versoir métalliqueBrie, GâtinaisLabour plus profond, +20 % rendement blé
1655Pompe à balancier (« noria » améliorée)ProvenceIrrigation des prairies
1680sSapinage/foin artificiel (trèfle, luzerne)PoitouFourrage d’hiver → accroît cheptel

Lexique – Comprendre le vocabulaire agricole d’Ancien Régime

TermeDéfinition synthétique
AraireInstrument aratoire sans avant‑train ni versoir ; il griffe la terre sans la retourner.
Assolement triennalRotation sur trois ans : blé → culture de printemps (pois, avoine) → jachère pâturée.
Bail à fermeContrat où le preneur verse un loyer fixe (en argent ou en nature) au propriétaire.
ChampartRedevance seigneuriale prélevée en nature (part proportionnelle de la récolte).
Charrue à avant‑trainCharrue lourde dotée d’un train de roues frontales ; labours plus profonds et réguliers.
CorvéeJournées de travail gratuites dues au seigneur (ponts, moissons collectives) ou au roi (routes).
DîmePrélèvement ecclésiastique, théoriquement le dixième des récoltes.
Engrais vertsPlantes fourragères (trèfle, luzerne) incorporées au sol pour l’amender.
JachèreParcelle laissée au repos une saison pour reconstituer sa fertilité ; souvent pâturée.
MétayageForme de tenure où moitié fruits revient au propriétaire ; le métayer fournit travail et parfois semences.
NoriaMachine élévatrice d’eau à godets actionnée par animal ou roue hydraulique.
PacageDroit de faire paître le bétail sur une jachère, un communal ou un champ récolté.
SapinageSemis de trèfle/luzerne dans les céréales avant récolte pour couvrir le sol l’hiver.
TaillePrincipal impôt royal direct, perçu sur les personnes (taille personnelle) ou sur les biens (taille réelle).

Journée type

Exemple : Ferme céréalière de Beauce, plain mois de juillet 1672.

HeureActivité
4 h 30Lever, prière, soupe au lard
5 h‑10 hFauchage du seigle ; les enfants lient les gerbes
10 h“Déjeuner” : pain, fromage, vin faible
10 h‑14 hTransport des gerbes au grand aire (aire à battre)
14 h‑16 hSieste courte & entretien outil (aiguisage des lames)
16 h‑20 hBattage au fléau sous grange
21 hSouper, compte des gerbes, lecture d’un psaume

Réglementation & fiscalité (chronologie sélective)

AnnéeTexteContenuImpact pour le paysan
1607Édit de SullyLimite défrichements sans autorisationAmendes → conservation des forêts royales
1639Révoltes des Nu‑PiedsOpposition à la gabelleAccentue contrôle du sel
1664Création du papier terrier royalRévision des droits seigneuriauxNouvelles reconnaissances à signer
1683‑85Colbert – Instruction pour les intendantsCadastre embryonnaire & recensementTaille mieux assise, hausse prélèvements
1695Dixième (impôt exceptionnel)10 % du revenu sur terre et biensAlourdit charges en plus de la dîme & taille

Principales redevances :

  • Taille personnelle ou réelle (par feux).
  • Dîme ecclésiastique (~1/12 des récoltes).
  • Cens, champart (aux seigneurs fonciers).
  • Corvées royales (routes) instaurées  1738 mais corvées seigneuriales déjà présentes.

Clientèles

La production est destinée :

  1. À l’autoconsommation (pain, lard, potager, laine maison).
  2. Au seigneur (cens, champart) et au curé (dîme).
  3. Au marché local (foires de Saint‑Denis, Toulouse, Lyon) : surplus vendu par le biais de courtiers ou mesurée par le baillage.
  4. À l’armée en temps de guerre : réquisitions de foin, grains, chevaux (guerres de Louis XIII & Louis XIV).

Panorama des cultures régionales au XVII e siècle

Macro‑régionSols & climats dominantsCultures principalesSpécificités techniques
Île‑de‑France & BrieLimons fertiles, hivers froidsBlé d’hiver, seigle, avoine, pois, lentillesCharrue limoneuse métallisée ; assolement triennal très stable
Flandres – Artois – PicardieAlluvions, forte pluviométrieLin, houblon, betterave fourragère (fin XVIIe), bléDrainage par fossés, diffusion de la presse à huile pour le lin
NormandieArgilo‑calcaires, bocage humidePommiers à cidre, poiriers, blé, chanvre, cheval de traitSystèmes de clos‑masure, pâturage mixte bovin‑équin
Bretagne & VendéeSols acides, vents atlantiquesSeigle, sarrasin (blé noir), chanvre, chou‑fourragerLabours superficiels à l’araire bretonne ; assolements courts
Val de LoireAlluvions, climat douxBlé, vigne, chanvre roui en Loire, asperge (Orléanais)Transport fluvial des grains vers Paris
Bourgogne – ChampagneCoteaux calcaires, plateauxPinot noir & chardonnay, blé, orgeClos viticoles entourés de murs ; proto‑tonnellerie développée
Berry & BourbonnaisTerres brunes, relief onduléChanvre textile, pastel (jusque 1650), seigle, lentillesSéchage du pastel en cocagnes ; moulins à chanvre
Poitou – Aunis – SaintongeSols calcaires, ensoleillement élevéLuzerne, trèfle violet, blé, vigne cognac, linPrécocité des engrais verts ; métayage généralisé
Aquitaine – GascogneGraves & sables landaisMaïs d’Espagne (introduit c. 1650), tabac, vigne, résineBrandes (landes) pâturées par moutons, irrigation de tabac
Languedoc – RoussillonTerrasses caillouteuses, climat méditerranéenVigne rouge (grenache), olivier, pastel, céréales d’hiver à bas rendementIrrigation par roubines et béals ; début de la soie dans le Vivarais
Provence – Comtat VenaissinSols calcaires, sécheresseBlé dur, olivier, mûrier à soie, safranNorias à balancier, canaux comtadins (Canal de Carpentras 1670)
Dauphiné – SavoieVallées alpines, éboulisSeigle, orge, vigne en terrasse, chanvreTerrasses en faïsses, estivage transhumant
Alsace & LorraineLœss, climat semi‑continentalBlé, houblon, chou (choucroute), vigne blanc (riesling)Système de Rotations en quatre‑champs pré‑britannique
Massif centralSols volcaniques, altitudeSeigle, lentille verte, avoine, châtaigneFauchage tardif, exploitation collective des estives
CorseTerres acides, reliefChâtaignier, olivier, cédrat, bléRéseau de séchoirs à châtaignes (aghje)
Antilles françaisesBassins volcaniques tropicauxCanne à sucre, cacao, indigoHabitations esclavagistes, moulins à eau puis à vent

Spécificités régionales & autres contextes

  • Nord & Bassin parisien : fortes surfaces céréalicoles, fermage long terme (9‑12 ans).
  • Vignobles (Bourgogne, Champagne) : paysans‑vignerons, travail à l’arpeau ; vendanges collectives.
  • France méditerranéenne : irrigation (béals, roubines) ; culture de l’olivier et du mûrier pour la soie.
  • Colonies antillaises (fin XVIIe) : engagés « trente‑six mois » puis petits habitans mettent en valeur ; culture de canne à sucre – rare mais à signaler.
  • En ville : jardins intra‑muros (clos, vignes sur coteau), statut de maraîcher (ex. faubourg Saint‑Marcel à Paris).

Conseils de recherches dans les archives

ObjectifDépôtSérie / CoteContenu
Identifier le statut (fermier/métayer)Archives départementalesSérie E / Contrats notariésBaux à ferme, partages, inventaires
Connaître les redevancesArchives dép.Série B (justice seigneuriale) & C (État)Censiers, sentences champarts
Localiser la parcelleCadastre napoléonien (AD / cadastre)Section + numéroSuperposer avec plans terriers XVIIe
Étudier la communauté d’habitantsADSérie CC (communes)Délibérations, rôles de taille
Suivre la familleRegistres paroissiaux (AD, AM)Série GGBaptêmes, mariages, sépultures 1598 →
Approfondir la dîmeArchives diocésainesSérie GÉtats de dîmes, procès curés/paroissiens
Service militaire réquisitionsSHD VincennesSérie A & COrdonnances, rôles de subsistances

Astuce paléographique : les contrats de métayage emploient souvent l’expression à moitié fruits, abrégée en “½ fr.” ; attention à la confusion avec « hommées » (mesure de superficie).

Pour aller plus loin

  • Pierre Goubert, Les Paysans français au XVIIe siècle, Fayard, 1982.
  • Emmanuel Le Roy Ladurie, Histoire agraire de la France, Flammarion, 1976.
  • Georges Duby (dir.), Histoire de la France rurale, t. 2 (XV‑XVIIIe s.), Seuil, 1990.
  • Bibliothèque nationale de France, Gallica : recueils d’art. 36 (baux), série M.
  • Site Les Traces de vos ancêtres : fiche “Les métiers de la terre”.

Conclusion

Le paysan du Grand Siècle n’est pas l’immuable figure de carte postale : il innove, négocie avec son seigneur, s’ouvre aux marchés lointains et résiste tant bien que mal à la fiscalité royale. Maîtriser l’environnement juridique et technique de son exploitation permet au généalogiste d’interpréter une simple mention « laboureur » comme l’indice d’un certain capital, ou un bail à métayage comme la trace d’une stratégie familiale.

Ressources

  • Archives nationales (série P/1681 : papiers terriers, numérisés).
  • Archives départementales de l’Eure‑et‑Loir : rôle de taille 1664, cote 2 C 456.
  • BNF Gallica : Traité d’agriculture de René de Varennes, 1600.
  • Portail FranceArchives : base agrégée des terriers (consulté 07/2025).
  • Dictionnaire des vieux métiers de Paul Reymond, Brocéliande, 1993 fileciteturn0file2