Guerres entre la France et la Lorraine du Moyen Âge à 1766
Introduction
La Lorraine, duché frontalier entre le royaume de France à l’ouest et le Saint-Empire romain germanique à l’est, a longtemps été au cœur de rivalités. Depuis le Moyen Âge, ce petit État semi-indépendant a dû jongler entre l’influence des rois de France et celle des empereurs germaniques. Cette situation a engendré de nombreux conflits et jeux d’alliances, jusqu’à son rattachement définitif à la France en 1766. Dans cet article, nous retracerons chronologiquement les guerres et conflits majeurs ayant opposé le royaume de France et le duché de Lorraine. Le propos se veut accessible, sans jargon, tout en respectant la précision historique. Nous mettrons en lumière le contexte de chaque conflit, les enjeux politiques et militaires en présence, ainsi que leurs conséquences pour la Lorraine.
Les premiers heurts au Moyen Âge
Dès le IXe siècle, la Lorraine naît des partages de l’empire de Charlemagne. Au Traité de Verdun (843), le territoire lorrain est inclus dans la Lotharingie, État éphémère voué à devenir un objet de tensions entre puissances franques de l’Ouest et de l’Est. En 925, la Lorraine est rattachée au royaume de Germanie, consacrant son appartenance à la sphère impériale et frustrant les rois de France qui rêvent de récupérer cette région stratégique.
Au fil des siècles, les ducs de Lorraine cherchent un équilibre entre ces deux influences. Aux XIIIe–XIVe siècles, ils s’allient fréquemment aux rois de France dans les guerres de Flandre ou contre l’Angleterre, tout en restant vassaux de l’Empire pour leur duché. Par exemple, le duc Ferry III combat aux côtés du roi de France à Courtrai (1302) et Mons-en-Pévèle (1304) contre les Flamands, tandis que son fils Thiébaut II soutient un candidat impérial rival de l’empereur en place. Ces jeux d’alliances montrent déjà la position inconfortable de la Lorraine, écartelée entre fidélité impériale et amitié française.
L’alliance rompue avec la France (début XVe siècle)
Au début du XVe siècle, l’équilibre bascule. Le duc Charles II de Lorraine (règne 1390-1431), initialement proche de la couronne de France, voit ses relations avec le royaume se dégrader. En 1407 éclate en France la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons. Charles II choisit le camp des Bourguignons, refusant de soutenir les Armagnacs (partisans du régent du royaume) qui l’avaient provoqué par divers incidents frontaliers. Cette prise de parti entraîne un conflit ouvert entre le duché de Lorraine et la couronne de France : le régent armagnac déclare la guerre au duc lorrain. Pendant plusieurs années, escarmouches et sièges se multiplient dans les zones limitrophes (en Champagne et dans le Barrois notamment, où le duc possédait des terres vassales du roi de France). Ce conflit franco-lorrain du début du XVe siècle marque la fin de l’entente cordiale entre la France et la Lorraine.
En 1419, l’assassinat du duc de Bourgogne Jean Sans Peur rebat les cartes : sentant la menace que représente désormais le nouveau duc de Bourgogne (Philippe le Bon) pour ses propres États, Charles II opère un rapprochement tardif avec le roi de France Charles VII. Il marie sa fille Isabelle au prince français René d’Anjou, renforçant les liens dynastiques. Cependant, cette réconciliation n’efface pas les dommages de la guerre précédente. Lorsque Charles II meurt en 1431, la Lorraine est affaiblie et va bientôt être le théâtre d’une guerre de succession interne (entre son gendre René d’Anjou et un cousin, Antoine de Vaudémont).
Enjeu politique et militaire : Ce premier conflit illustre comment la guerre civile française a débordé sur la Lorraine. Le duc, pris entre ses obligations envers l’Empire et ses intérêts familiaux en France, a fait un choix d’alliance qui l’a momentanément opposé militairement au roi de France. L’enjeu pour la Lorraine était de préserver son autonomie face à un voisin français en crise, tandis que pour la France il s’agissait d’empêcher un allié des Bourguignons de menacer ses frontières de l’est.
René II et la menace bourguignonne (XVe siècle)
Au milieu du XVe siècle, après les troubles de la guerre de Cent Ans et de la succession lorraine, un nouveau danger apparaît : l’expansion du duc de Bourgogne, Charles le Téméraire. Ce puissant seigneur, ennemi juré du roi de France Louis XI, cherche à constituer un vaste État indépendant entre France et Empire. Vers 1475, il convoite la Lorraine qui sépare ses possessions des Flandres et de Bourgogne. Le jeune duc René II de Lorraine (petit-fils de René d’Anjou) se trouve dans une position délicate. D’abord allié au Bourguignon, il comprend vite la menace et finit par renier son alliance avec Charles le Téméraire en 1475 pour se placer sous la protection du roi de France Louis XI. Ce retournement déclenche la colère du Téméraire qui envahit la Lorraine.
La bataille de Nancy (1477)
Charles le Téméraire s’empare de Nancy, la capitale lorraine, en 1475. René II doit s’enfuir et chercher du secours. Soutenu financièrement et diplomatiquement par Louis XI, René II lève une armée avec l’appui décisif des confédérés suisses, farouches adversaires de Bourgogne. Le 5 janvier 1477, lors de la bataille de Nancy, les troupes lorraines et suisses affrontent l’armée bourguignonne aux portes de Nancy. C’est un succès écrasant pour René II : Charles le Téméraire est vaincu et tué dans la mêlée. Son corps mutilé sera retrouvé dans un étang gelé quelques jours plus tard, signant symboliquement la fin de la puissance bourguignonne en Europe.
La victoire de Nancy met un terme aux Guerres de Bourgogne. Pour la Lorraine, c’est une libération : René II recouvre ses États et élimine un voisin expansionniste dangereux. La disparition du Téméraire permet aussi au roi de France de récupérer une partie des terres bourguignonnes (le duché de Bourgogne retournant à la Couronne de France). La Lorraine, elle, reste indépendante, mais elle a montré qu’elle pouvait vaincre un adversaire redoutable avec l’aide de la France et des Suisses.
Enjeu politique et militaire : Ce conflit illustre la position cruciale de la Lorraine sur l’échiquier européen. Charles le Téméraire voulait faire de la Lorraine le lien entre ses territoires du nord et du sud – un projet qui menaçait autant la France que l’Empire. Pour le roi de France, soutenir René II entrait dans une stratégie plus large d’affaiblissement des ducs de Bourgogne, ses rivaux. Militairement, la bataille de Nancy démontre l’importance des alliances : la coalition lorraino-suisse l’a emporté sur l’armée bourguignonne pourtant réputée invincible, grâce à la discipline suisse et à la détermination lorraine.
Le XVIe siècle : la France aux portes de la Lorraine
Après la disparition de la menace bourguignonne, la Lorraine connaît une période plus calme au début du XVIe siècle, tout en restant convoitée. Les ducs s’efforcent de maintenir leur neutralité entre le royaume de France des Valois et les Habsbourg d’Autriche (qui dirigent le Saint-Empire). Cet équilibre est fragile, et il va voler en éclats vers le milieu du siècle en raison de la politique ambitieuse du roi de France Henri II.
1552 : Henri II s’empare des Trois-Évêchés
Au cours des guerres entre les Valois et les Habsbourg (notamment dans le contexte des guerres d’Italie), Henri II voit une occasion d’avancer la frontière française vers l’est. En 1552, profitant de la révolte de princes protestants allemands contre l’empereur Charles Quint, le roi de France lance son célèbre « voyage d’Allemagne ». Par le traité secret de Chambord (janvier 1552), il s’allie avec ces princes et obtient d’eux la cession de plusieurs villes d’Empire en Lorraine. Ainsi, au printemps 1552, Henri II entre successivement dans les trois évêchés lorrains de Metz, Toul et Verdun, villes libres du Saint-Empire à population francophone. Ces cités, faiblement défendues, ouvrent leurs portes sans combattre aux troupes françaises en avril-juin 1552. Le roi installe aussitôt des garnisons et une administration française dans ces places fortes stratégiques.
La réaction impériale ne se fait pas attendre : furieux de cette annexion de fait, Charles Quint rassemble une armée pour reprendre Metz. De novembre 1552 à janvier 1553, les impériaux assiègent Metz, défendue avec brio par le duc François de Guise (un Lorrain de la maison de Lorraine, ironie de l’histoire). Le siège tourne à l’échec pour Charles Quint, qui doit battre en retraite en janvier 1553, humilié par la résistance française. À l’issue de cette campagne, Metz, Toul et Verdun – qu’on appellera désormais les Trois-Évêchés – restent sous contrôle militaire de la France. Juridiquement, elles demeurent des territoires d’Empire, mais dans les faits elles sont intégrées au royaume (leur annexion sera officialisée plus tard, par le traité de Westphalie en 1648).
Bien que cette prise des Trois-Évêchés ne soit pas une guerre déclarée contre le duc de Lorraine, elle concerne directement sa région. Le jeune duc Charles III (qui gouverne la Lorraine à partir de 1545) assiste impuissant à l’installation d’un voisin encombrant sur ses terres : la France tient désormais des places fortes au cœur de la Lorraine. La puissance française se rapproche dangereusement, ce qui ne manquera pas de créer des tensions durables. Néanmoins, dans l’immédiat, Charles III choisit une prudente neutralité entre l’empereur et le roi de France, profitant même de la protection française contre d’éventuelles agressions.
Enjeu politique et militaire : L’année 1552 marque un tournant : la France s’étend en Lorraine au détriment de l’Empire, cherchant à sécuriser sa frontière de l’est et à empêcher les Habsbourg d’encercler le royaume. Pour Henri II, Metz et les évêchés sont un gain stratégique majeur (porte d’entrée vers l’Allemagne) dans le « grand conflit » qui l’oppose aux Habsbourg. Du point de vue lorrain, c’est une perte territoriale indirecte et le début d’une tutelle française croissante. À long terme, la présence française aux Trois-Évêchés limitera l’indépendance d’action du duché.
La Lorraine dans les guerres de Religion
Dans la seconde moitié du XVIe siècle, la France est déchirée par ses guerres de Religion entre catholiques et protestants. La Lorraine, très catholique, demeure extérieure à ces conflits internes, mais elle y est liée par la parenté : la puissante famille de Guise, fer de lance du parti catholique, est une branche cadette de la maison ducale de Lorraine. Le duc Charles III de Lorraine marie sa fille au roi Henri III et soutient la Ligue catholique moralement, sans toutefois entrer en guerre ouverte contre le roi de France Henri IV. Quelques escarmouches opposeront bien les troupes du duc aux protestants français à la frontière, mais globalement la Lorraine évite l’affrontement direct. Ce choix de prudence permet au duché de sortir relativement épargné des guerres de Religion – un court répit avant de nouvelles tempêtes au XVIIe siècle.
Le XVIIe siècle : la Lorraine face aux rois de France
Le XVIIe siècle est fatal à l’indépendance lorraine. Deux grands règnes en France, celui de Louis XIII puis surtout de Louis XIV, vont marquer par des occupations répétées la lente annexion de la Lorraine. Le contexte européen est celui de la rivalité entre Bourbons (France) et Habsbourg (Autriche-Espagne). Le duché de Lorraine, géographiquement enclavé entre la France, les Pays-Bas espagnols et l’Alsace impériale, se retrouve au milieu des guerres européennes de l’époque (guerre de Trente Ans, guerre de Hollande, etc.).
La guerre de Trente Ans et la première occupation (1633-1661)
En 1618 débute la guerre de Trente Ans qui ravage l’Europe centrale. La France de Louis XIII et du cardinal de Richelieu n’entre officiellement en guerre contre l’Espagne et l’Empire qu’en 1635, mais dès les années 1630, Richelieu manœuvre pour affaiblir les Habsbourg. Or, le duc de Lorraine de l’époque, Charles IV (règne 1624-1675), fait l’erreur de s’aligner du côté des Habsbourg. Ardent catholique, Charles IV soutient l’empereur et l’Espagne : il accueille même à Nancy l’oncle du roi, Gaston d’Orléans, en révolte contre Richelieu. C’en est trop pour le cardinal français, qui décide d’intervenir.
Dès 1631, des troupes françaises entrent en Lorraine pour garantir le passage vers l’Alsace. En 1632, Louis XIII impose au duc le traité de Liverdun, par lequel le duc cède plusieurs places (comme Bar-le-Duc et Stenay) en échange d’une paix précaire. Mais rapidement, le conflit s’envenime : en 1633, Richelieu lance l’invasion complète de la Lorraine. Les armées royales occupent successivement les villes du duché. Nancy, la capitale, tombe en septembre 1633 après un siège : le duc Charles IV doit abdiquer sous la contrainte en faveur de son frère cadet (un cardinal) et s’enfuit. La Lorraine est alors entièrement occupée par la France.
Richelieu installe une administration française dans le pays, avec un gouverneur et un intendant, et prend le contrôle des forteresses. Quelques bastions lorrains résistent farouchement, tel La Mothe dans le sud du duché, qui ne tombera qu’en 1645 après trois sièges acharnés. Globalement, la résistance ducale est brisée : Charles IV, depuis son exil, continue bien à servir les armées impériales et espagnoles, remportant quelques escarmouches, mais il ne parvient pas à chasser les Français.
En 1641, un espoir de paix apparaît : las de l’exil, Charles IV négocie le traité de Saint-Germain-en-Laye avec la France. Il récupère son trône à certaines conditions (livrer quelques territoires, laisser passage aux troupes françaises et ne plus jamais s’allier contre la France). Mais le bouillant duc ne respecte pas ces clauses bien longtemps. Dès 1641-1642, il complote à nouveau avec l’ennemi espagnol ; Richelieu, ulcéré, fait réoccuper la Lorraine. Cette fois, l’occupation durera jusqu’en 1661. La guerre de Trente Ans s’achève en 1648 (traités de Westphalie) sans que le sort de la Lorraine soit vraiment réglé, puisque la France considère déjà le duché comme son protectorat. Ce n’est qu’en 1661, après la mort de Richelieu et Louis XIII, que le jeune roi Louis XIV accepte, par la convention de Vincennes, de restituer (en partie) la Lorraine à son duc légitime. Charles IV, vieux et usé, revient alors dans un pays ruiné.
Les effets de cette longue occupation (1633-1661) sont dramatiques pour la Lorraine : le pays a été ravagé par les armées et les pillages. De nombreuses villes et châteaux sont détruits ou démantelés, des villages entiers désertés. La population a fondu, fuyant les exactions des uns et des autres. Les administrations françaises ont tenté d’imposer leurs lois et impôts, laissant un souvenir amer. Pourtant, une partie de la noblesse lorraine s’est accommodée de l’occupant et a servi le roi de France, tandis que d’autres familles sont restées fidèles aux exilés de la cour ducale. Ce conflit aura durablement affaibli la Lorraine, tant économiquement que démographiquement.
Enjeu politique et militaire : Pendant la guerre de Trente Ans, la Lorraine est victime de son choix d’alliance. Pour Richelieu, il était impératif d’éliminer cette « épine dans le flanc » du royaume qu’était le duché allié aux Habsbourg, afin de sécuriser le front de l’est. L’objectif politique français était d’empêcher la Lorraine de servir de base aux armées ennemies (espagnoles ou impériales) et de briser l’alliance Lorraine-Habsbourg. Militairement, l’invasion de 1633 montre la supériorité de l’armée royale française face aux petites forces ducales. Le duché, pris dans un conflit qui le dépassait, est devenu un pion dans la lutte France vs Habsbourg. Sa neutralisation fut un succès stratégique pour la France, mais au prix de terribles souffrances infligées au peuple lorrain.
Louis XIV et la mainmise sur la Lorraine (1670-1697)
Le duc Charles IV, autorisé à revenir en 1661, n’allait pas jouir longtemps de son duché. Le jeune Louis XIV, désireux d’étendre le territoire français jusqu’aux « frontières naturelles », voit en Lorraine un morceau manquant entre Champagne, Barrois et Alsace (désormais française). Les provocations de Charles IV, qui reste intraitable et intrigue encore, servent de prétexte. En 1670, Louis XIV envahit de nouveau la Lorraine, profitant du contexte de la guerre de Hollande qu’il mène contre les Provinces-Unies. Cette fois, le roi Soleil ne prend même plus de gants juridiques : malgré la paix officielle, ses troupes occupent Nancy par surprise en août 1670. Charles IV, trompé, doit une nouvelle fois s’enfuir. La Lorraine est annexée de fait par la France.
Le duché reste occupé pendant près de trois décennies (1670-1697), sans discontinuer. Louis XIV place l’administration du pays sous autorité française directe : un gouverneur et un intendant français gouvernent depuis Nancy. Le Parlement royal de Metz étend sa juridiction sur la Lorraine occupée, des impôts royaux sont levés. Le roi va jusqu’à intégrer la Lorraine dans son système de défense : certaines places fortes lorraines sont démantelées pour éviter des révoltes (il fait raser les remparts de Nancy comme convenu avec l’ancien duc), d’autres sont occupées et renforcées. La population lorraine, déjà éprouvée, subit la présence des garnisons, les réquisitions et les taxes françaises. Beaucoup de Lorrains conservent cependant un fort esprit patriotique et attendent le retour de leur souverain légitime.
Le duc Charles IV meurt en exil en 1675, sans avoir revu son pays. Son neveu et héritier Charles V (fils de sa sœur, élevé en Autriche) n’aura jamais l’occasion de régner à Nancy : général au service des Habsbourg, occupé à guerroyer contre les Turcs, il décède en 1690 sans pouvoir chasser les Français. Il transmet son titre ducal (symbolique) à son fils Léopold. Finalement, c’est par la diplomatie que la Lorraine va temporairement retrouver sa souveraineté : à la fin de la guerre de la Ligue d’Augsbourg (appelée aussi guerre de Neuf Ans, 1688-1697) opposant Louis XIV à une coalition européenne, le traité de Ryswick (1697) met fin aux hostilités. Louis XIV accepte alors de restituer le duché de Lorraine à Léopold, fils de Charles V, dans l’état où il se trouve. Le jeune duc Léopold Ier, élevé à Vienne mais gendre du roi de France (il a épousé une nièce de Louis XIV), rentre triomphalement à Nancy en 1698. La Lorraine recouvre son indépendance… du moins pour quelques années.
Enjeu politique et militaire : L’occupation de 1670-1697 s’inscrit dans la volonté de Louis XIV d’agrandir et protéger son royaume vers l’est. Pour lui, la Lorraine de Charles IV était un territoire ingouvernable et potentiellement hostile au milieu de terres françaises. L’enjeu était de contrôler ce carrefour stratégique entre Paris, l’Alsace et les Pays-Bas espagnols. Militairement, la prise de Lorraine en 1670 assure à Louis XIV une continuité territoriale pour ses campagnes (par exemple, pour attaquer l’Alsace ou la Franche-Comté). La paix de Ryswick en 1697, relativement clémente envers la Lorraine, répond à un calcul politique : Louis XIV, épuisé par les guerres, préfère rendre le duché à un prince relativement neutre (Léopold) et apparenté, plutôt que de risquer de le voir passer sous influence directe de l’Empire. Il impose tout de même des conditions (liberté de passage pour ses troupes en temps de guerre, etc.) afin de garder la main. Pour la Lorraine, cette restitution est inespérée et marque une brève renaissance du duché sous Léopold Ier.
Derniers soubresauts : de la guerre de Succession d’Espagne à Stanislas (1700-1766)
Le duc Léopold Ier gouverne de 1698 à 1729 et s’emploie à redresser son pays exsangue. Il repeuple les campagnes, reconstruit des villes et modernise l’administration sur le modèle français, tout en restant officiellement indépendant. Mais l’Europe n’en a pas fini avec les guerres dynastiques. Dès 1701 éclate la guerre de Succession d’Espagne opposant la France (et son allié bavarois) à l’Autriche et ses alliés. Léopold s’efforce de rester neutre, pris entre son oncle par alliance Louis XIV et son propre beau-frère l’empereur d’Autriche. Malgré ses efforts, la Lorraine est à nouveau envahie par les troupes françaises de 1702 à 1714. Louis XIV, méfiant envers Léopold (qui penchait secrètement du côté autrichien), stationne des garnisons en Lorraine pendant toute la durée du conflit. Cette occupation, la troisième du siècle, est heureusement moins brutale que les précédentes : elle vise surtout à utiliser le territoire lorrain comme base arrière logistique, sans détrôner le duc. Léopold se réfugie dans sa résidence de Lunéville pendant que Nancy accueille les troupes françaises. À la fin de la guerre (traités d’Utrecht et Rastatt, 1713-1714), les Français évacuent et Léopold recouvre pleinement son pouvoir.
Le règne de Léopold Ier aura été une éclaircie : la Lorraine prospère et double sa population. Cependant, à sa mort en 1729, une menace diplomatique se profile. Son fils et successeur, le duc François III, est pressenti pour épouser l’archiduchesse d’Autriche Marie-Thérèse (héritière des Habsbourg). La perspective de voir un jour le duc de Lorraine devenir empereur d’Autriche alarme Paris : la France ne saurait tolérer qu’un territoire quasi enclavé dans le sien (la Lorraine) passe sous le contrôle direct de son ennemi héréditaire, l’Empire. C’est ce qu’on appellera la « question lorraine » des années 1730.
En 1733, la guerre de Succession de Pologne éclate en Europe. Ce conflit, a priori lointain, va fournir à la France l’opportunité de régler la question lorraine. Le roi Louis XV soutient la candidature au trône de Pologne de son beau-père, l’ex-roi Stanislas Leszczynski, tandis que l’Autriche et la Russie soutiennent un autre prétendant. La guerre qui s’ensuit voit la France affronter indirectement l’Autriche. Sur le théâtre de la Rhin et de l’est de la France, les armées françaises occupent à nouveau la Lorraine dès 1733, afin de dissuader le duc François III (resté neutre mais fiancé à Marie-Thérèse) de tout geste en faveur des Autrichiens. En réalité, le sort de la Lorraine se joue plus dans les négociations que sur les champs de bataille. Le cardinal de Fleury, principal ministre de Louis XV, propose un échange diplomatique audacieux : François III de Lorraine céderait son duché à la France en échange du grand-duché de Toscane en Italie. Ainsi, François III obtiendrait une couronne italienne et pourrait tout de même épouser Marie-Thérèse, tandis que la Lorraine cesserait d’être une menace pour la France. Pour « habiller » ce transfert, il est convenu qu’on donnera le trône ducal de Lorraine à Stanislas Leszczynski, beau-père du roi, en tant que duc viager (c’est-à-dire à titre de son vivant seulement).
Cet accord est entériné par les préliminaires de Vienne (1735) puis le traité de Vienne (1738). Concrètement, François III part régner en Toscane, Stanislas Leszczynski devient duc de Lorraine et de Bar en 1737, et à sa mort les duchés devront être rattachés à la France. Stanislas, installé à Nancy en 1737, n’est qu’un souverain d’apparat : dès son avènement, la Lorraine est administrée par un chancelier envoyé de France et par un gouverneur militaire français. Le bon roi Stanislas, apprécié pour ses projets culturels et sociaux (il embellit Nancy, fonde places et académies), n’a pas de pouvoir réel sur la diplomatie ou l’armée. Le duché adopte les lois et les impôts du royaume de France (comme la gabelle) et même de jeunes Lorrains sont incorporés dans l’armée française. Autant dire que l’intégration est déjà en marche.
Stanislas règne paisiblement pendant près de 29 ans. En février 1766, âgé de 88 ans, il meurt tragiquement des suites d’un accident domestique (brûlé dans son palais). Conformément aux traités, le duché de Lorraine et de Bar est alors réuni à la Couronne de France sans la moindre contestation. À vrai dire, il y avait bien longtemps que, dans l’ombre, tout était prêt pour ce rattachement : « il y avait belle lurette que, dans l’ombre de Stanislas, la couronne de France avait installé à Nancy un chancelier qui administrait le duché à sa guise, et un gouverneur militaire » note l’historien Franck Ferrand. Le 23 février 1766, la Lorraine devient officiellement province française. Sa monnaie, ses lois, ses institutions sont absorbées par celles du royaume, et son dernier duc n’était qu’un roi sans pouvoir.
Enjeu politique et militaire : La tranche 1700-1766 montre comment la Lorraine, après un sursis, est finalement annexée par la diplomatie plus que par la force. La guerre de Succession de Pologne a fourni à la France le prétexte d’une opération géopolitique : neutraliser la Lorraine pour qu’elle n’appartienne pas à un Habsbourg. Le grand enjeu stratégique était d’éviter qu’une enclave impériale se reforme au milieu du territoire français. Pour y parvenir, Louis XV a troqué un trône contre un autre : c’est un arrangement gagnant-gagnant pour tout le monde sauf… pour la Lorraine, qui y perd son indépendance séculaire. Néanmoins, l’opération se fait en douceur, sans traumatisme militaire direct – Stanislas étant un souverain “ami” de la France, l’intégration est progressive et acceptée par une partie de l’élite lorraine. En 1766, la Lorraine entre définitivement dans le giron français, clôturant des siècles de rivalités entre Paris et Nancy.
Conclusion
Du Moyen Âge à 1766, l’histoire de la Lorraine est jalonnée de conflits avec la France, reflets des ambitions territoriales des rois français et des difficultés d’un petit duché pris entre deux mondes. Qu’il s’agisse de querelles féodales, de guerres de succession ou de grandes guerres européennes, la Lorraine a constamment dû défendre son autonomie face aux pressions du puissant voisin occidental. Tour à tour alliée puis ennemie de la France, souvent occupée, parfois dévastée, elle a malgré tout préservé longtemps sa singularité politique.
Les enjeux politiques de ces conflits tournaient toujours autour du même axe : pour la France, contrôler la Lorraine signifiait sécuriser sa frontière de l’est et limiter l’influence des Habsbourg sur le sol français. Pour la Lorraine, l’objectif était de survivre en tant qu’État, en jouant habilement des rivalités entre grandes puissances. Les enjeux militaires étaient tout aussi cruciaux : la Lorraine, verrou stratégique des routes entre Europe du Nord et du Sud, était un terrain prisé pour les armées, comme l’ont montré les sièges de Nancy, de Metz ou de La Mothe.
En 1766, le chapitre de l’indépendance lorraine se referme sans bruit. La réunion du duché à la France apparaît presque comme un épilogue logique d’un processus entamé des siècles plus tôt. Désormais, l’ancienne « Lotharingie » fait partie intégrante du royaume de France, ouvrant une nouvelle ère où son destin se confondra avec celui de la nation française. L’héritage de ces conflits demeure néanmoins vivant dans la mémoire régionale, rappelant les épreuves traversées par la « terre lorraine » avant de devenir française.
Tableau récapitulatif des conflits majeurs France–Lorraine
| Conflit | Dates | Contexte | Résultat | Conséquences principales |
|---|---|---|---|---|
| Conflit franco-lorrain (Armagnacs vs Bourguignons) | ~1407–1419 | Guerre civile française (Armagnacs vs Bourguignons) débordant sur la Lorraine. Le duc Charles II prend parti pour les Bourguignons, provoquant l’hostilité des régents de France. | Indécis – Escarmouches frontalières, puis retournement d’alliance du duc en 1419 en faveur du roi de France. | Fin de l’alliance ancienne entre Lorraine et France. Lorraine affaiblie et méfiante. Préparation du terrain pour les conflits suivants. |
| Guerre de Bourgogne (Lorraine vs Charles le Téméraire) | 1475–1477 | Charles le Téméraire (duc de Bourgogne) envahit la Lorraine pour agrandir ses États, après que le duc René II s’est rapproché du roi de France. | Victoire lorraine – Bataille de Nancy (1477) : Charles le Téméraire vaincu et tué. | Disparition de la menace bourguignonne. Lorraine sauvée et restaurée sous René II. France récupère la Bourgogne (duché) – renforcement de la puissance française. |
| Prise des Trois-Évêchés par Henri II | 1552–1553 | Henri II profite des guerres d’Empire contre Charles Quint pour occuper Metz, Toul, Verdun (territoires impériaux en Lorraine). Objectif : repousser la frontière française à l’est. | Succès français – Metz, Toul, Verdun occupés sans combat (1552). Échec de Charles Quint au siège de Metz (1552-53). | Annexion de fait des Trois-Évêchés par la France. La France s’implante en Lorraine, créant un point de friction durable avec les ducs lorrains et l’Empire. |
| Lorraine dans la guerre de Trente Ans | 1633–1661 | Duc Charles IV allié aux Habsbourg (Empire, Espagne) durant la guerre de Trente Ans. Richelieu décide d’envahir pour sécuriser la frontière. | Occupation française – Nancy prise en 1633, Charles IV exilé. Tentative de restitution en 1641 puis réoccupation. Occupation continue jusqu’en 1661. | Duché ravagé : villes détruites, population en baisse. Administration française mise en place. Affaiblissement durable de la Lorraine. Habsbourg privés d’une base en France. |
| Occupation par Louis XIV (Guerre de Hollande & Ligue d’Augsbourg) | 1670–1697 | Louis XIV reprend la Lorraine (duc jugé peu fiable) pour consolider le territoire français pendant ses guerres européennes. | Occupation française prolongée – Lorraine annexée de facto dès 1670. Restituée au duc Léopold par le traité de Ryswick (1697). | Lorraine administrée comme province française (gouverneur, intendant). Pays à nouveau ruiné, mais maintien du sentiment national lorrain. Retour du duc en 1698 accueilli avec ferveur. |
| Guerre de Succession d’Espagne (occupation de la Lorraine) | 1702–1714 | Louis XIV en guerre contre l’Empire (Succession d’Espagne). Le duc Léopold tente la neutralité, mais la France occupe militairement la Lorraine par précaution. | Occupation partielle – Garnisons françaises présentes toute la guerre. Duc relégué à Lunéville. Restitution complète après 1714. | Moindre impact matériel (occupation moins brutale). Contribue à souder les Lorrains autour du duc. Lorraine intacte rendue à Léopold, qui la redresse spectaculairement. |
| Guerre de Succession de Pologne (annexion diplomatique) | 1733–1738 (Traité de Vienne 1738) | Louis XV veut empêcher le duc François III de devenir empereur. Plan de Fleury : échanger la Lorraine contre la Toscane, installer Stanislas (beau-père du roi) comme duc nominal. | Accord diplomatique – François III cède la Lorraine et reçoit la Toscane. Stanislas Leszczynski, beau-père de Louis XV, devient duc viager en 1737. | Fin de la souveraineté lorraine : Stanislas règne sans pouvoir réel, la Lorraine est gérée comme une province française. À la mort de Stanislas (1766), rattachement définitif à la France. |
Sources principales : Archives nationales de France (FranceArchives); Encyclopédie Wikipédia (histoire de la Lorraine); travaux historiques (B. du Nouveau Monde, DHIALSACE); chronique de Franck Ferrand. (Voir références détaillées dans le texte)
