Poids et mesures sous l’Ancien Régime (Moyen Âge – Révolution française)
Introduction historique : un système complexe et non unifié
Sous l’Ancien Régime, le royaume de France ne dispose pas d’un système de poids et mesures unifié. Chaque province, chaque ville, parfois chaque seigneurie, utilise ses propres unités. On dénombre plus de 700 à 800 unités différentes en usage à la veille de la Révolution. Pire, une même appellation peut recouvrir des réalités différentes : par exemple, la pinte équivaut à 0,93 L à Paris contre 1,46 L à Saint-Denis, pourtant distante de quelques kilomètres. De même, l’aune (mesure de longueur pour les étoffes) varie fortement d’une région à l’autre – environ 1,19 m à Paris, 1,46 m à Bordeaux, 0,81 m à Troyes, etc.. Cette diversité provient d’une longue histoire :
- Aux premiers siècles du Moyen Âge, les rois tentent de maintenir des étalons communs. Charlemagne, par exemple, introduit une livre de 12 onces. Durant l’époque carolingienne, les magistrats du royaume sont chargés de vérifier les mesures d’après des étalons gardés au palais royal.
- Après le IXe siècle, avec l’affaiblissement du pouvoir central, les grands seigneurs prennent le contrôle des poids et mesures sur leurs terres. Le droit de mesure devient une prérogative seigneuriale lucrative, et chaque fief établit ses propres standards. Des unités locales apparaissent ou des valeurs locales se substituent aux étalons royaux, introduisant une confusion croissante.
Ainsi, du Moyen Âge à la fin de l’Ancien Régime, la France devient un patchwork métrologique où coexistent de multiples systèmes régionaux. L’autorité royale a bien tenté à plusieurs reprises d’imposer des standards – par exemple la toise du Châtelet à Paris, étalon royal de longueur dès 1667. À Paris, la toise-étalon était matérialisée sur le mur du Grand Châtelet (repère B sur l’illustration) pour que chacun puisse y vérifier ses instruments de mesure. Cependant, hors de la capitale, les coutumes locales et les privilèges ont perduré. Chaque province a conservé ses habitudes : on parlait de pied de roi certes, mais Bordeaux avait aussi un pied de ville et un pied de terre plus longs ; la perche de Normandie n’est pas celle du Languedoc ; la livre de Paris diffère de la livre lyonnaise, etc. Cette situation aboutit à une extrême complexité : certaines provinces comptaient des dizaines de variantes pour une même catégorie de mesure. Par exemple, dans le département de l’Aube, on relevait 15 sortes d’arpents, 22 sortes de boisseaux, 9 pintes différentes, etc., au XVIIIe siècle. Au Maine-et-Loire, plus de 110 mesures différentes pour les grains étaient en usage à la fin de l’Ancien Régime.
Illustration – Étalons de mesure : dans la cour du Grand Châtelet de Paris, l’emplacement de la toise-étalon officielle du royaume (repère B, flèche) permettait de vérifier les règles de toise (A, D). Gravure de 1702.
Cette anarchie métrologique avait des conséquences concrètes. Les contemporains s’en plaignent souvent : c’était une source d’erreurs, de fraudes et de litiges dans le commerce, l’artisanat et les échanges quotidiens. Un marchand astucieux pouvait profiter des différences : ainsi, transporter du vin ou du grain d’une ville à l’autre impliquait des conversions complexes où l’acheteur et le vendeur pouvaient difficilement s’y retrouver – propice aux tromperies. Des mesures trop locales pouvaient être farfelues (à Bordeaux, une unité de terrain était jadis définie par la portée de voix d’un homme, anecdote révélatrice). La diversité nuisait aussi aux sciences et aux techniques naissantes, en rendant malaisée la comparaison des résultats et le calcul précis. En matière de fiscalité ou de justice, cette situation posait des problèmes d’équité : les redevances seigneuriales ou les impôts en nature devaient être payés en unités locales, ce qui compliquait toute uniformisation du prélèvement. Pour le partage des successions ou la vente de terres, la confusion était tout aussi grande : comment comparer des actes mentionnant des journaux à Paris et des arpents en province, ou convertir des boisseaux de blé d’une région en setiers d’une autre ? Les documents anciens témoignent de ces difficultés et de la nécessité de constantes conversions pour qui se déplaçait ou correspondait à travers le royaume.
Face à ce constat, l’unification des poids et mesures devint une revendication majeure au XVIIIe siècle. Les esprits des Lumières y voyaient un progrès nécessaire pour l’économie comme pour le savoir. Dans les cahiers de doléances de 1789, de nombreuses communautés demandent « l’établissement d’un seul poids et d’une seule mesure partout dans le royaume ». Nous verrons plus loin comment la Révolution française répondra à cette attente en créant le système métrique.
Avant cela, parcourons les principales unités de mesure de l’Ancien Régime, classées par catégories (longueur, surface, capacité des liquides, capacité des matières sèches, poids), en indiquant leur équivalent métrique et quelques commentaires historiques utiles pour s’orienter dans les archives.
Les mesures de longueur
Les mesures de longueur anciennes dérivent souvent du corps humain (pied, pouce, toise représentant l’envergure, etc.), ce qui explique qu’elles aient pu varier d’un lieu à l’autre. L’unité de base était généralement le pied du roi, censé être celui de Charlemagne. Il se subdivisait en 12 pouces, eux-mêmes divisés en 12 lignes, puis en points. À côté du pied et de ses sous-multiples, on trouvait des unités plus grandes comme la toise (6 pieds) ou la perche (mesure d’arpentage). Certaines régions utilisaient des longueurs particulières (par ex. la canne en Provence). Le tableau suivant présente quelques unités de longueur courantes :
| Unité | Région / usage | Équivalent métrique | Commentaire historique |
|---|---|---|---|
| Pied du roi (pied) | Royaume (référence officielle) | ~0,3248 m (32,48 cm) | Pied de Paris servant d’étalon royal. Divisé en 12 pouces (≈2,707 cm chacun). Une base du système ancien, théoriquement commune à tout le royaume, mais certains endroits avaient un pied local plus grand (ex. à Bordeaux). |
| Pouce | Partout (sous-unité du pied) | ~2,707 cm | 1/12 de pied. Subdivisé en 12 lignes (≈2,256 mm). Unité usuelle pour les petites mesures (épaisseurs, artisanat, etc.). |
| Toise | Partout (travaux, mesures cadastrales) | ~1,949 m (6 pieds) | Du latin tensa (« étendue »). Grande unité de longueur ancienne. La toise du Châtelet servait d’étalon à Paris. Employée en géodésie (mesure de l’arc méridien). La toise métrique (1812-1840) fut arrondie à 2 m. |
| Aune | Partout (mesure d’étoffes) | ~1,188 m à Paris | Unité pour les tissus, équivalent à ~3 pieds 8 pouces à Paris. Variations régionales considérables : aune de Bordeaux ~1,456 m, aune de Troyes ~0,812 m, etc.. Souvent basée sur la largeur des métiers à tisser locaux. |
| Canne | Provence, Languedoc (bâtiment, terrains) | ~1,98 m (Montpellier) | Grande mesure méridionale remplaçant l’aune dans le Midi. La canne de Montpellier ≈1,988 m ; à Marseille ≈2,013 m. Servait notamment en architecture et arpентage en Provence, Dauphiné… |
| Perche (de longueur) | Régions diverses (arpentage) | Varie : 5,85 m à Paris, ~6,50 m ordinaire | Tige de mesure pour terrains. Perche de Paris = 18 pieds ≈5,847 m. La perche ordinaire = 20 pieds ≈6,496 m. En forêt (arpent du roi), perche de 22 pieds ≈7,146 m. Chaque région privilégiait une perche différente pour mesurer l’arpent (voir section surfaces). |
| Brasse | Marine (sondages, câbles) | ~1,62 m | Distance entre les bras étendus d’un homme. Fait ≈5 pieds ou jusqu’à 7 pieds selon les contextes navals. Utilisée pour estimer la profondeur (fathom). |
| Lieue | Routes, grandes distances | Varie : ~3,9 km (lieue de 2000 toises) | Du gaulois leuca. Sous l’Ancien Régime, la lieue a changé plusieurs fois : avant 1674 ≈ 1 666 toises (~3,25 km), puis 2 000 toises (~3,9 km), puis parfois 2 400 toises (~4,7 km). Existaient aussi lieue de poste, lieue marine (≠ 5,555 km) etc. |
Remarque : d’autres unités locales de longueur existaient (ex. pas = ~0,624 m, utilisé parfois pour mesurer des terrains). Cependant, le pas a surtout été important dans les colonies, comme nous le verrons.
Les mesures de superficie (surface)
Les mesures agraires de surface sont souvent liées à la quantité de travail pouvant être effectuée en un temps donné ou à un agencement en carrés de mesures de longueur (par ex. l’arpent est un carré de côté une perche). La diversité provinciale est de mise : chaque région définissait l’arpent à sa façon, ainsi qu’une foule d’unités locales (journal, vergée, sétérée, boisselée, etc.). Voici quelques unités de superficie parmi les plus utilisées :
| Unité | Région / usage | Équivalent métrique | Commentaire historique |
|---|---|---|---|
| Journal | Partout (unité agraire usuelle) | ~32,86 ares (Paris) | Superficie qu’un homme ou une charrue peut travailler en une journée. Varie selon les régions : ~32,86 ares à Paris, ~31,93 ares à Bordeaux… D’autres journaux locaux coexistent (journal de Blaye, de Rennes, etc.). Unité très courante dans les baux ruraux de l’Ancien Régime. |
| Arpent | Partout (mesure de base cadastrale) | Varie selon la perche : ~34,19 ares (Paris) à ~51,07 ares (arpent du roi) | Du gaulois arepennis (« portée de flèche »). Carré de 10 perches de côté (100 perches carrées). Arpent de Paris (perche 18 pieds) ≈34,19 ares. Arpent commun ~42,21 ares, arpent d’ordonnance (éaux & forêts, perche 22 pieds) ~51,07 ares. Mesure emblématique des terres, mais avec de nombreuses déclinaisons régionales (jusqu’à 15 sortes d’arpents dans l’Aube !). |
| Vergée (ou verge) | Normandie, Anjou… (terres) | ~8,55 ares (¼ d’arpent de Paris) | Du latin virga (« bâton »). En Normandie, correspond au quart d’un arpent. Par exemple, 1 vergée ≈ 1/4 d’arpent, soit ~8,55 ares (si arpent de ~34,2 ares). Souvent utilisée dans l’Ouest de la France. |
| Acre | Nord de la France, Flandre | ~2 arpents (de Paris) | Héritage médiéval anglo-normand. L’acre valait 4 vergées. Dans les pays de langue d’oïl, pouvait correspondre à ~2 arpents courants. Valeur variable (environ 70 ares) selon la définition locale de l’arpent. |
| Bonnier | Flandre, Artois (grandes terres) | ~1,28 hectare | Grande mesure agraire utilisée en Flandre, Artois… Un bonnier couvrait environ 128 ares en moyenne, soit l’équivalent d’une douzaine d’arpents de Paris. Unité typique du nord de la France (terre de labours). |
| Perche carrée | Partout (sous-multiple d’arpent) | Varie : ~34,19 m² (Paris) à ~51,04 m² (forêts) | Surface d’un carré d’une perche de côté. Permet de définir l’arpent : 100 perches² = 1 arpent. Ex : perche de Paris (18 pieds) → 1 perche² = 34,19 m². Perche des forêts (22 pieds) → ~51 m². |
| Pied carré | Partout (petites surfaces) | ~0,1055 m² | 1 pied × 1 pied. Unité de surface “de base” très petite (environ un dixième de mètre carré). Souvent employée pour mesurer les pièces de bois, plans de maisons, etc., dans les textes techniques. |
Note : D’autres unités de surface existaient localement, parfois liées à la quantité de semence : par ex. la mencaudée ou éminée (en Artois, quantité de terre qu’on ensemence avec un ménal de grain, valant ~8 à 9 ares en moyenne), ou encore la sétérée en Languedoc (surface semée avec un setier de blé, variable autour de 33 à 54 ares). Ces unités apparaissent fréquemment dans les terriers et actes notariés locaux.
Les mesures de capacité – liquides (boissons, vin, etc.)
Les liquides (vins, bières, huiles…) étaient mesurés en pintes, pots, veltes, barriques, etc. Là encore, chaque ville avait sa “pinte” ! La mesure de base était souvent la pinte de Paris (~0,93 L), divisée en demi-pinte (chopine) et en quarts (la liqueur ou gill dans certains contextes). Pour les gros volumes de vin, on utilisait des unités comme le fût, le quartaut, la feuillette, la barrique ou le tonneau. Voici quelques unités pour les liquides :
| Unité | Région / usage | Équivalent métrique | Commentaire |
|---|---|---|---|
| Pinte | Partout (mesure de base des liquides) | ~0,93 L (Paris) | Environ 1/8 de gallon, divisée en 2 chopines. La pinte parisienne ≈0,93 L. Variations importantes : la pinte valait 1,46 L à Saint-Denis, ~0,95 L en Bretagne, etc. Unité usuelle pour le vin, le lait, etc. |
| Chopine | Partout (moitié de pinte) | ~0,476 L (Paris) | Soit 1/2 pinte. Étymologie : sétier (du latin sextarius, “sixième”, car équivalant au 1/6 de quelque chose). Une chopine de Paris ≈0,476 L. |
| Pot | Surtout Paris, Nord (mesure à liquide courante) | ~1,861 L (Paris) | Correspond à 2 pintes. Le pot de Paris ~1,86 L. À Bordeaux, le pot bordelais valait ~2,264 L. Unité employée pour vendre le vin au détail, l’huile, etc. |
| Velte | Paris, Est (Alsace…), usage vin | ~7,62 L | Du méd. lat. gualguita (“petite jauge”). 1 velte = 8 pintes, soit ~7,62 L. Utilisée pour le vin notamment (une velte de vin). Ne pas confondre avec la feuillette. |
| Quartaut | Vignobles (Champagne, etc.) | ~68 à 70 L | Un quartaut vaut 1/4 de tonneau environ. À Paris : 9 veltes ≈68,5 L. Un quartaut de Champagne valait ~266 L (appelé aussi queue) à Reims, mais ces valeurs varient. Souvent, 2 quartauts = 1 feuillette. |
| Feuillette | Vignobles (Bourgogne, etc.) | ~137 L (Paris) | Tonneau marqué d’une feuille (encoche) de jauge. Environ la moitié d’un grand muid. 1 feuillette = 2 quartauts ≈137 L. Exemple : la feuillette de Bourgogne ~134 L (la pièce de vin bourguignonne). |
| Barrique | Bordelais, Antilles (tonneaux) | ~225 L (Bordeaux) | Grand tonneau à vin. À Bordeaux, la barrique standard ≈225 L (environ 60 gallons). On disait aussi tierçon. La barrique bordelaise correspondait à ~110 pots de Bordeaux (~204 L). Utilisée dans le commerce maritime du vin (le “tonneau” d’exportation). |
| Muid (liquide) | Île-de-France, Bourgogne… (grand tonneau) | ~274 L (Paris) | Très grosse mesure (du lat. modius). 1 muid de Paris = 2 feuilletes = 288 pintes ≈ 271,5 L. Le muid de Bourgogne ≈268 L. Souvent réservé aux inventaires et aux comptes de récoltes (grands contenants de vin). |
Note : On voit que les appellations pouvaient prêter à confusion : muid désignait un grand fût de liquide (~270 L de vin), mais en Bretagne on parlait d’une “pipe” de grain de 40 boisseaux ! De même, sétier peut vouloir dire une petite mesure de liquide (synonyme de chopine) ou bien un grand mesure de grain (voir plus loin). Il faut donc toujours considérer le contexte (liquide vs sec) dans les archives.
Les mesures de capacité – matières sèches (grains, sel, charbon…)
Pour les céréales, le sel, les châtaignes, le charbon, etc., on utilisait des mesures de volume spécifiques, souvent plus grandes que pour les liquides. La plus répandue était le boisseau, récipient intermédiaire, avec ses multiples (le minot, le setier, le muid de grain). Là encore, ces mesures varient énormément d’une région à l’autre. Quelques unités sèches importantes :
| Unité | Région / usage | Équivalent métrique | Commentaire |
|---|---|---|---|
| Litron | Partout (petite mesure à grain) | ~0,79 L | Petite mesure (~3/4 de litre) servant de base dans certains systèmes locaux (notamment Paris). 1 boisseau de Paris = 16 litrons. Le litron est cité dès l’époque moderne comme mesure usuelle pour le sel ou le grain dans les marchés. |
| Boisseau | Partout (mesure de grains standard) | Varie fortement : ~13 L (Paris), 33,86 L (Saint-Brieuc), 78,8 L (Bordeaux) | Du gaulois bosta (“creux de la main”). Mesure phare pour les matières sèches (blé, avoine, sel…). Exemple : le boisseau de Paris ≈13,24 L ; mais à Bordeaux il monte à ~78,8 L! Chaque région a son boisseau, d’où des confusions énormes. Souvent divisé en quarts ou minots selon le produit (voir minot). |
| Minot | Nord, Canada… (mesure de grains) | Variable (fraction de boisseau selon produit) | Du lat. hemina (mesure de 0,27 L à l’origine). Terme signifiant généralement un “petit boisseau”. Par ex. à Paris : 1 minot = 3 boisseaux de blé, 6 boisseaux d’avoine, 2 boisseaux de charbon de bois…. Unité pratique pour certains comptes de grains. |
| Setier (grains) | Paris, Nord… (grande mesure) | ~152 L (Paris) | Du lat. sextarius (“sixième” part). En matière de grain, 1 setier = 12 boisseaux (de Paris) ≈152 L. C’était une mesure importante pour les céréales (on parle de “setier de blé” dans les baux). Attention, ne pas confondre avec le sétier = chopine (~0,5 L) en liquides ! |
| Muid (sec) | Bassin parisien, Orléans… | ~1 872 L (Paris) | Mesure énorme pour les grains, valant 12 setiers ≈1,87 m³. Rarement manipulé physiquement (plutôt une unité de compte). Souvent utilisé pour estimer des récoltes (ex : “tant de muids de blé récoltés”). Régional : le muid du Midi pouvait différer (ex. muid de Roussillon ~472 L, mais là peut-être s’agit-il d’un muid de vin). |
| Quarteron, Émine, etc. | Local (demi-mesures) | Varie (ex. Émine = ~78 L) | De nombreuses subdivisions existaient : éminée (ou émine) = 1/2 sétier ≈78 L, quartauté = 1/4 de setier, etc. Dans les archives bretonnes on trouve la quarte de grain, la boisselée (surface semée d’un boisseau)… Autant de termes locaux liés aux boisseaux et setiers. |
À travers les provinces : diversités régionales et mesures coloniales
L’inventaire ci-dessus ne donne qu’un aperçu des principales unités. En réalité, chaque province française avait ses particularités et appelait parfois d’un même nom des mesures différentes. Quelques exemples notables :
- En Bretagne, l’aune pouvait dépasser 1,90 m dans certaines villes. On y utilisait aussi des unités spécifiques comme le baril (pour le sel, ~1/2 muid) ou la quintaine.
- En Normandie, on parlait volontiers en vergées et acres pour la terre. Le cidre se mesurait en veltes et en queues. Une mesure locale de liquide était la ruche (25 pots) – on disait aussi un demeau pour une demi-ruche.
- En Bordeaux (Guyenne), plusieurs étalons cohabitaient : un pied de ville (~0,3436 m) plus grand que le pied de roi, et un pied de terre encore différent (~0,3572 m). La pinte de Bordeaux faisait environ 1,28 L, et surtout le boisseau de Bordeaux atteignait près de 79 L – reflet d’une mesure locale très grande pour les grains. Bordeaux avait aussi son journal (≈31,93 ares).
- En Provence et Languedoc, la canne remplaçait l’aune pour les longueurs (environ 2 m). Les surfaces se comptaient en sétérées (d’après le setier de semence) ou en éménées (d’après l’émine). Par exemple, une éminée en Provence valait autour de 8 ares. Pour l’huile d’olive, on utilisait localement la scandale (12 à 20 L selon la ville de Provence).
- En Lyonnais, la livre n’était composée que de 13 onces 3/4 (sauf pour la soie, 15 onces), rendant la livre lyonnaise (~490 g × 13,75/16 ≈ 421 g) plus légère que la livre de Paris (489,5 g).
- Dans les Flandres et l’Artois, on utilisait le bonnier (~1,28 ha) pour de grandes superficies. On y trouvait aussi la mesure de Lille, la messe de blé, etc.
- En Auvergne ou Limousin, on croisait des unités comme la cottereau (pour le seigle) ou la charge (de foin, de charbon).
- La vallée du Rhône connaissait l’année (ou hanée) de terre, c’est-à-dire la surface labourable par un âne chargé en une saison, environ 7 arpents.
En somme, il est difficile de trouver une province qui n’ait pas ses propres mesures “coutumières”. Cette mosaïque se prolongeait dans les colonies françaises d’Ancien Régime, où s’ajoutaient souvent les influences locales :
- Aux Antilles (Martinique, Guadeloupe, Saint-Domingue) : Les Français ont introduit leurs unités, mais adaptées. Par exemple, on y mesure les terres en carreaux. Le carreau est un carré de 100 pas de côté. Toutefois, la longueur du pas différait : en Guadeloupe, le pas valait 3 pieds de Paris (~0,974 m), d’où un carreau ~0,95 hectare ; en Martinique, le pas était de 3,5 pieds (~1,137 m), donnant un carreau d’environ 1,29 hectare. Le carreau correspondait en fait à 2 arpents (normés différemment de la métropole). Ces unités coloniales servaient à la mesure des plantations (canne à sucre, caféiers…).
- Au Canada (Nouvelle-France) : Très tôt, les autorités ont décrété l’usage des mesures de Paris. Dès 1634, il fut imposé que « toutes les mesures de longueur soient conformes aux normes de la Commune de Paris » : ainsi la perche canadienne mesurait 18 pieds français, l’arpent 10 perches, etc.. La toise, le pied, la lieue de Paris étaient en vigueur en Nouvelle-France. Ce n’est qu’après la conquête britannique (1760) que ces unités furent converties en mesures anglaises (pied anglais, acre, mile…), avec des tables de conversion précises entre pied français et pied anglais. On note au passage que l’arpent utilisé en Amérique du Nord est bien une mesure de longueur (180 pieds = ~58,47 m) pour les concessions en longueur le long du fleuve, contrairement à l’arpent de superficie en France.
- Dans les comptoirs d’Inde (Pondichéry, Chandernagor…) : Les unités françaises y étaient officiellement employées par l’administration coloniale, mais devaient coexister avec les mesures locales indiennes dans les échanges avec les populations. Par exemple, on retrouve dans les archives de Pondichéry des références à la coudée locale ou à des mesures de riz en candy, aux côtés des toises et livres françaises. Néanmoins, pour les besoins officiels (construction des fortifications, commerce de la Compagnie), le pied du roi et la livre de Paris servaient de référence afin d’avoir une base commune.
- En Afrique (comptoirs du Sénégal, îles de l’océan Indien) : De même, les établissements français d’Afrique utilisaient le système métropolitain comme cadre. À l’Île Bourbon (La Réunion), une ordonnance de 1715 a fixé la gaulette de 15 pieds (≈4,87 m) comme étalon pour arpenter toutes les concessions, afin de mettre fin aux contestations foncières. Cette gaulette (mesure en bois d’environ 4,87 m) a servi jusqu’à l’introduction du métrique vers 1840. Aux Antilles africaines (Sénégal, Gorée), on retrouve dans les récits l’emploi de barils et de boucauts pour les marchandises, sur des bases françaises. Bien sûr, le contact avec les peuples locaux impliquait parfois l’adaptation à leurs unités (par exemple, échanger contre tant de barres de fer, qui étaient des unités de troc côtières).
Conséquences pratiques de la diversité des mesures
La coexistence de tant d’unités et d’étalons différents avait des répercussions profondes sur la vie quotidienne, l’économie et l’administration d’Ancien Régime :
- Dans la vie quotidienne, comme on l’a évoqué, cela compliquait les transactions les plus simples. Un voyageur passant d’une province à l’autre devait réapprendre les équivalences pour acheter son vin ou son pain. Les ménagères utilisant des recettes de cuisine devaient savoir qu’une pinte n’avait pas le même volume à Paris et à Orléans. Pour les artisans, un pied ou une ligne pouvaient varier : un menuisier de Provence maniant la canne devait convertir ses plans s’il partait travailler à Paris à la toise. Cette mosaïque entretenait un certain cloisonnement économique des régions.
- Fraudes et abus : Les marchands peu scrupuleux pouvaient exploiter la confusion. Par exemple, un marchand de grains pouvait utiliser un boisseau un peu moins grand que l’étalon pour vendre, et un boisseau un peu plus grand pour acheter, tirant profit de l’écart. Des boisseaux truqués ou des poids faussés sont régulièrement mentionnés dans les archives judiciaires. La complexité même du système rendait difficile la vérification par le consommateur moyen, malgré l’existence de contrôleurs des poids et mesures.
- Justice et fiscalité : Le droit seigneurial de mesure impliquait souvent que les paysans devaient moudre leur grain au moulin seigneurial et s’y faire mesurer la farine avec l’unité du seigneur (souvent plus grande, ce qui augmentait la part prélevée comme redevance). La dîme ou les cens en nature étaient fixés en setiers ou en boisseaux locaux, ce qui pouvait représenter des quantités très variables d’une paroisse à l’autre. À l’échelle du royaume, il était malaisé d’évaluer la production agricole globale ou de comparer les richesses, puisque chaque région avait son “mètre étalon”. Colbert lui-même, soucieux de statistiques, déplorait la difficulté de calculer les récoltes nationales sans uniformité des mesures.
- Commerce et marchés : Sur les foires interrégionales, il fallait sans cesse convertir. On voit apparaître dans les contrats de commerce des clauses précisant l’unité de référence (“ce vin de Gascogne sera vendu au poids de marc de Paris” par exemple). Les marchands et courtiers de profession maîtrisaient ces conversions, mais cela constituait un frein aux échanges fluides et un coût de transaction supplémentaire. Le commerce international souffrait aussi de l’absence d’un système français cohérent face aux autres pays : un négociant exportant du vin devait jongler entre la barrique bordelaise, le tonneau anglais et le foudre allemand.
- Arpentage et succession : Le morcellement des mesures compliquait les descriptions de biens fonciers. Les arpenteurs royaux devaient souvent porter avec eux plusieurs chaînes d’arpentage calibrées différemment selon la coutume du lieu. Lorsqu’un propriétaire possédait des terres dans différentes provinces, la comparaison des superficies devenait un casse-tête. On comprend que les généalogistes et historiens d’aujourd’hui doivent être vigilants : la mention “3 arpents” dans un acte notarié ancien n’a de sens qu’en rapport avec l’endroit et l’époque considérés. Parfois, des erreurs d’appréciation de mesure pouvaient entraîner des conflits de limites : d’où l’importance d’étalons publics (comme la toise du Châtelet) et de documents de référence. On note que pour remédier à certaines confusions, des villes faisaient vérifier périodiquement les instruments de mesure des marchands (les bouteilles étalons, les boisseaux étalons en bronze conservés à l’Hôtel de Ville, etc.). Néanmoins, l’efficacité de ces contrôles restait locale.
En somme, cette diversité était perçue de plus en plus comme un handicap économique et scientifique à la fin de l’Ancien Régime. L’idée qu’il fallait “une loi, un poids et une mesure” commune progressait, inspirée par les philosophes qui y voyaient une condition de l’égalité et de la raison. Ce sera l’un des grands chantiers de la Révolution.
La réforme révolutionnaire : vers le système métrique
Dès 1789-1790, les révolutionnaires s’attellent à uniformiser les poids et mesures. Le 8 mai 1790, l’Assemblée constituante adopte le principe de l’unification du système de mesure. Il ne s’agit pas simplement d’imposer partout les mesures parisiennes (solution jugée arbitraire), mais de définir un système entièrement nouveau, universel et décimal. Sous l’impulsion de scientifiques comme Condorcet, Lagrange, Monge, Laplace, un projet est élaboré : la base sera une mesure naturelle, le mètre, défini comme la dix-millionième partie d’un quart de méridien terrestre.
En mars 1791, ce choix du méridien est acté par l’Assemblée. S’ensuit une campagne de mesures géodésiques (fameuse mesure de l’arc Dunkerque-Barcelone par Delambre et Méchain) pour déterminer la longueur du mètre – ce qui sera achevé en 1798. Entre-temps, pour ne pas paralyser le commerce, des étapes sont franchies :
- 1er août 1793 : une loi adopte un système métrique décimal provisoire, fixant des unités de base (le mètre, le grave pour la masse qui deviendra le kilogramme, le litre pour la capacité).
- Avril 1795 (18 germinal an III) : loi qui définit officiellement le système métrique décimal, avec la nomenclature des nouvelles unités (mètre, litre, are, stère, kilogramme, etc.). Ces unités sont désormais les seules légales en France.
Des étalons prototypes en platine du mètre et du kilogramme sont fabriqués et déposés aux Archives en 1799. Commence alors la difficile adoption sur le terrain. Les anciennes mesures sont théoriquement abolies, mais la population reste attachée à ses habitudes.
En l’an VII (1799), puis sous Napoléon, on constate des résistances. Pour faciliter la transition, un arrêté de 1801 permet dans les actes d’employer les noms anciens accompagnés des équivalents métriques (par ex. écrire “une pièce de terre de 3 arpents (≈1 hectare)”). Puis en 1812, Napoléon va plus loin et autorise temporairement les mesures usuelles : c’est un système bâtard où l’on réintroduit des unités du vieux système (toise, livre, pinte…) mais redéfinies à partir du système métrique (par exemple, la toise est fixée à exactement 2 mètres, la livre à 500 g, la pinte à 1 litre, etc.). Cette tolérance de 1812 permet aux commerçants de continuer à utiliser des termes familiers dans la vie courante. Toutefois, la coexistence du neuf et de l’ancien entretient une confusion qui va à l’encontre de l’objectif initial.
Il faut finalement attendre la Monarchie de Juillet : une loi du 4 juillet 1837 (ministère Guizot) met fin à cette cacophonie en interdisant définitivement l’usage des anciennes mesures. À partir de 1839, le système métrique décimal redevient exclusif et, progressivement, les noms d’antan disparaissent de la pratique. La France venait de réussir ce que d’autres pays européens mettront encore du temps à accomplir.
Conclusion : la réforme des poids et mesures à la Révolution a introduit un langage commun universel (le mètre, le litre, le kilogramme) là où régnait la tour de Babel des pieds, toises, arpents, boisseaux et autres livres. Pour les généalogistes et historiens, connaître ce vieux système n’en reste pas moins indispensable, car les archives d’Ancien Régime – registres terriers, inventaires après décès, contrats de vente – abondent en références à ces unités oubliées. Derrière la complexité apparente se cache tout un monde : la vie des ancêtres, mesurée en journaux de terre et en setiers de blé, rythmée par les lieues de voyage et les livres de denrées. Retraduire ces mesures dans notre système moderne, c’est faire le lien entre notre présent rationnel et ce passé aux multiples coutumes, où chaque province avait “sa mesure” comme elle avait son patois. La révolution métrique, fruit de la volonté d’égalité et d’unité nationale, a simplifié le quotidien et facilité le commerce et la science – accomplissant ainsi un progrès salué par tous. Mais elle a aussi effacé un pan du patrimoine immatériel local. Par bonheur, les tableaux de conversion et les manuels de métrologie ancienne (souvent disponibles dans les archives départementales ou à la BnF) nous permettent de faire le pont entre les unités anciennes et le système métrique, pour interpréter correctement les documents historiques.
